
Kaouther Ben Hania se souvient précisément du moment où elle a entendu la voix de Hind Rajab implorer de l’aide. La cinéaste tunisienne se trouvait dans un aéroport lors de la campagne des Oscars pour son film Les Filles d’Olfa quand elle a appris le décès tragique de cette enfant de cinq ans. Tuée par des chars israéliens à Gaza après des appels vains au Croissant-Rouge, l’enfant était la seule survivante dans le véhicule familial rempli de cadavres. La réalisatrice a été profondément marquée par cette voix immédiate et directe qui semblait l’interpeller personnellement.
Cette expérience a provoqué en elle des émotions contradictoires et intenses. L’impuissance a d’abord cédé place à la tristesse puis à la colère. Ben Hania décrit cette voix comme ayant quelque chose d’irrésistible qui l’a confrontée à ses propres limites et à son incapacité à agir concrètement. Le poids de cette rencontre sonore avec la réalité gazaouienne s’est gravé profondément dans sa conscience de créatrice.
Face à cette tragédie, la cinéaste a pris une décision radicale concernant son travail en cours. Elle a mis en suspens le projet cinématographique auquel elle consacrait ses efforts depuis plusieurs mois. La poursuite d’activités normales lui semblait moralement inconcevable face à la situation humanitaire qui se déroulait. Elle s’interroge sur les fondements même de la création artistique dans un contexte de crise majeure.
Ben Hania exprime ses doutes existentiels sur la pratique cinématographique en période de catastrophe humanitaire. Elle questionne la légitimité de créer du cinéma en temps de génocide. La réalisatrice observe comment les sociétés contemporaines sont submergées par l’information constante, ce qui crée paradoxalement un état de déni collectif. L’exposition excessive aux nouvelles finit par engendrer une forme d’amnésie généralisée face aux souffrances lointaines.
Cette prise de conscience a motivé Ben Hania à réorienter son approche créative vers la documentation de la réalité gazaouienne. Elle cherche à préserver et à amplifier les voix des habitants oubliés. Son engagement consiste à donner une visibilité aux paroles authentiques émanant directement de Gaza. Plutôt que de construire une fiction déconnectée, elle envisage de témoigner de la réalité vécue par ceux qui subissent directement les conséquences du conflit.



