
À Varsovie, identifier les réfugiés ukrainiens est devenu un sport national. Malgorzata, une Polonaise, affirme pouvoir les reconnaître à leur accent ou à leur apparence, notamment les femmes qu’elle juge plus maquillées. Bien que physiquement semblables aux Polonais, contrairement aux migrants d’autres régions, la langue reste le meilleur indicateur pour les distinguer. Cette obsession de repérage révèle une tension croissante dans la société polonaise.
Les réfugiés ukrainiens prennent conscience de cette hostilité grandissante. La Maison ukrainienne de Varsovie, principale organisation représentant cette communauté devenue la deuxième nationalité du pays, constate que de nombreux Ukrainiens évitent désormais de parler leur langue en public. Certains tentent même de perdre leur accent. Myroslava Keryk, présidente de l’institution, rapporte quotidiennement des incidents sans précédent et un climat profondément dégradé depuis 2022.
Le soutien polonais s’est effondré en trois ans. L’acceptation des réfugiés a chuté de 94 % en mars 2022 à 48 % en octobre 2025, selon le Centre de recherche sur l’opinion publique. Les réfugiés ukrainiens signalent des agressions, des refus d’emploi et des difficultés à trouver un logement. Pourtant, pratiquement aucune plainte n’est déposée, car les victimes craignent les représailles et manquent de soutien institutionnel.
Entre 1 et 1,5 million d’Ukrainiens sont restés en Pologne, représentant 4 % de la population. Cette présence massive interroge les Polonais dans un pays qui comptait à peine 100 000 étrangers en 2010. Les critiques se concentrent moins sur la criminalité, aucune hausse n’étant enregistrée, que sur les aides sociales. Les allocations scolaires de 800 zlotys par enfant ont cristallisé les tensions, notamment parce que certaines familles ukrainiennes les percevaient sans scolariser leurs enfants en Pologne.
Les stéréotypes négatifs se multiplient. L’Ukrainien est présenté comme un profiteur du système abusant des services publics. Des anecdotes circulent : des patients coupant la file d’attente médicale ou demandant des services gratuits. Cette image persistante contraste avec la réalité : 90 % des réfugiés sont des femmes et des enfants, 60 % occupent des emplois précaires. En 2024, les Ukrainiens auraient généré 2,7 % du PIB polonais.
Le nouveau président Karol Nawrocki, affilié au parti national conservateur PiS, a fait campagne sur le slogan « La Pologne aux Polonais ». Ses premières décisions ont réduit drastiquement les aides : les soins gratuits universels, accordés à tous les réfugiés en 2022, sont désormais réservés à ceux ayant une assurance depuis septembre 2025. Le gouvernement précédent, même libéral sous Donald Tusk, avait déjà revu les allocations à la baisse, sentant le changement d’opinion publique.
L’arrivée massive d’Ukrainiens a aggravé la crise immobilière. Varsovie a vu sa population augmenter de 15 %, Cracovie de 23 %, Gdańsk de 34 %. Cette pression urbaine renforce le ressentiment. Stefan exprime l’impatience de nombreux Polonais : son pays, à petite population, accueille proportionnellement plus de réfugiés que d’autres nations plus riches. Il exhorte les réfugiés à partir ou à se taire.
Macha, femme de ménage ukrainienne, résume le dilemme des réfugiés : elle préfère vivre cachée en Pologne plutôt que de retourner à Donetsk. Cette résignation reflète l’impasse : les Ukrainiens ne peuvent se plaindre nulle part sans risquer de perdre leur refuge. Ils acceptent donc l’invisibilité et l’hostilité comme prix de leur survie.



