
Pendant plusieurs décennies, Malek Kellou a enfoui profondément le traumatisme de la lutte algérienne pour l’indépendance. En construisant une nouvelle vie en France, il a volontairement refoulé ce passé douloureux pour protéger sa famille et lui-même face aux blessures de l’histoire coloniale.
Au cours des années 1990, cette protection s’est lézardée lors d’une rencontre fortuite à Nancy. Une statue imposante du sergent Jean Pierre Hippolyte Blandan, héros français de la conquête algérienne au XIXe siècle, a ravivé ses peurs d’enfant. Ce monument le terrorisait autrefois à Boufarik. Sa mère lui disait alors simplement : « Tais-toi et mange ton orange ». Ces paroles berbères sont désormais gravées en tamazight sur une plaque de métal brillante face à la statue, dans un quartier où vivent de nombreux descendants d’Algériens.
En novembre 2024, la place de Padoue de Nancy a accueilli une création artistique inédite. La Table de Désorientation interroge le récit colonial dominant. Cette table circulaire verticale de 1,59 mètre propose une contre-histoire inscrite en français et en arabe. L’artiste Colin Ponthot a conçu cette œuvre commandée par le Palais des ducs de Lorraine, musée principal de la ville.
Le texte gravé provient des recherches de Dorothée-Myriam Kellou, fille de Malek et journaliste-réalisatrice. Son travail restitue la mémoire des colonisés et de leurs descendants. Elle affirme que cette initiative ouvre un espace où leur histoire peut émerger et intégrer le récit collectif. Ce contre-monument invite les visiteurs à contempler leur reflet dans un miroir imparfait de la mémoire partagée.
Sous la jeune Troisième République, la France s’est lancée dans une véritable « statuomanie » pour affirmer son pouvoir. Des monuments dominaient les villes algériennes conquises. Le sergent Blandan incarne cette célébration républicaine de l’héroïsme populaire. Mort en 1842 en combattant au siège de Boufarik, il a inspiré peintures, gravures et jeux de société. Son élévation en héros national traduisait la volonté de marquer territorialement la domination coloniale sur une population peu habituée à la sculpture figurative.
Après l’indépendance algérienne en 1962, environ cent statues et bustes ont été rapatriés en France. Ces vestiges coloniaux témoignent de traumatismes entrecroisés. Les pieds-noirs déracinés, les Algériens victimes d’oppression séculaire, et les harkis rejetés par tous portent des mémoires fragmentées. Ces monuments cristallisent des douleurs contradictoires et difficilement conciliables.
L’ignorance française de son histoire coloniale entretient des dénis persistants. Un négationnisme farouche refuse d’examiner les crimes impériaux. Clara Breteau, écrivaine et fille d’un laveur de vitres algérien, dénonce cette incapacité collective à reconnaître les atrocités coloniales. Les « enfumades » où l’armée française asphyxiait les civils dans des grottes restent largement méconnues des Français.
Emmanuel Macron a prôné la « reconnaissance des faits » et une « réconciliation des mémoires » sans accepter excuses ni réparations. En 2020, il a fermement refusé tout déboulonnage de statues, contrairement aux mouvements mondiaux antiracistes. Il préconise de contextualiser plutôt que d’effacer. Cette position rejette l’idée d’une rupture radicale avec le passé monumental.
Mathieu Klein, maire socialiste de Nancy, a défendu le contre-monument comme approche de contextualisation. La mémoire plurielle crée des espaces de dignité partagée. Cette stratégie évite la confrontation brutale entre l’effacement et la conservation. Elle permet de travailler collectivement sur le sens du passé colonial et sur les valeurs que la société souhaite transmettre.
L’historienne Julie Marquet considère ce modèle comme constructif sans exclure d’autres approches. Dorothée-Myriam Kellou reconnaît que la statue a réveillé chez son père son passé refoulé. Sans cette confrontation matérielle à l’histoire, elle n’aurait pas accédé au silence protecteur qui emprisonnait sa famille. Le contre-monument transforme ainsi un symbole de domination en catalyseur de mémoire partagée.



