France

Les décès solitaires des personnes âgées à Agen suscitent une mobilisation accrue contre l’isolement social des seniors en France

Romain Mazzotti

Depuis la découverte en 2020 d’une femme décédée depuis deux ans à Agen, cette commune du sud-ouest français s’est transformée en laboratoire expérimental contre l’isolement des personnes âgées. Malgré ces efforts, en 2025, au moins deux nouveaux corps ont été retrouvés dans la ville, révélant la persistance du problème des morts solitaires en France.

Georgette Dao Duy était une femme de routine, visitant chaque mercredi la boulangerie locale pour acheter ses baguettes de la semaine. Après son absence prolongée, les commerçants ont remarqué ses volets fermés et une fenêtre toujours entrebâillée, puis ont alerté les secours à plusieurs reprises. Ses propriétaires ont également cherché des réponses auprès des autorités, en vain, jusqu’à ce que les pompiers découvrent son corps momifié dans sa baignoire en septembre 2025, morte depuis environ un an.

En 2025, au minimum 32 personnes âgées ont été découvertes décédées à domicile des semaines, des mois ou des années après leur mort, selon Les Petits Frères des pauvres. Cette organisation redoute un total sous-estimé, évoquant plusieurs milliers de cas possibles en France. Aucune statistique nationale fiable ne permet de quantifier précisément ce phénomène alarmant qui mine la société.

Patrick Raynaud, 74 ans, a été trouvé dans son studio agenais en août 2025, son corps en décomposition avancée depuis neuf mois. Sa voisine Espérance, âgée de 78 ans, avait soupçonné sa mort mais ses signalements auprès des autorités et du gardien n’ont pas été pris au sérieux. Elle a suffi de traumatisme pour se retirer dans son salon pendant deux mois, incapable de dormir dans sa chambre adjacente.

L’affaire qui avait choqué Agen remonte à 2020, avec le décès de Michèle Garène, une femme de 68 ans retrouvée sur son canapé avec son masque à oxygène, son corps momifié après deux années d’isolement volontaire. Découverte à quelques mètres de la mairie, cette tragédie a poussé le maire Jean Dionis à s’interroger sur le niveau d’indifférence atteint par la société.

Le maire a identifié un problème fondamental : l’érosion du lien de voisinage. « Ce qui a craqué, c’est le voisinage » explique-t-il, pointant la peur mutuelle et l’absence de communication entre habitants. Il a lancé un appel à mobilisation citoyenne pour transformer l’émotion en actions concrètes et préserver les valeurs fraternelles de la République auprès des seniors vulnérables.

En réponse à ces tragédies, Agen a créé l’opération Ninaa en 2023, « Non à l’isolement de nos aînés agenais », ciblant prioritairement les personnes de plus de 80 ans. Cette initiative envoie des équipes composées de conseillers de quartier et de jeunes en service civique visiter les domiciles des personnes âgées pour identifier les situations d’isolement et proposer des soutiens adaptés. Plus de 1 200 seniors ont été visitées en deux ans.

Les visites Ninaa ont permis d’identifier des dizaines de personnes isolées et quelques situations préoccupantes, orientant certains aînés vers des travailleurs sociaux ou des services de visite réguliers. Une femme a particulièrement marqué les intervenants en demandant simplement des appels téléphoniques réguliers pour ne pas être découverte trop tard si elle mourait seule.

Hedy Orabi, jeune volontaire ayant participé à Ninaa en 2024, a trouvé dans ce service civique une rédemption après des échecs professionnels. À travers les visites et les jeux de cartes avec les aînés, il a dispensé du réconfort et en a reçu en retour, devenant depuis médiateur associatif. Cette expérience a transformé sa trajectoire personnelle.

Marie Crognier, 64 ans, bénévole locale, incarne l’engagement citoyen que le maire appelait de ses vœux. Arrivée seule à Agen, elle a trouvé dans Ninaa un antidote à sa propre solitude tout en multipliant les visites à ses voisines isolées. Nicole Delvalle, veuve de 81 ans, bénéficie directement de cet accompagnement et se sent désormais entourée malgré ses problèmes de vision.

Cependant, l’élan citoyen reste inégal selon les quartiers. L’émotion générée par chaque découverte macabre ne se transforme pas systématiquement en action permanente chez les habitants. Pour amplifier cette mobilisation, le maire développe un réseau européen appelé Breaking Isolation, regroupant neuf communes de l’Union européenne. Des mesures concrètes commencent à émerger en Lot-et-Garonne, incluant des bancs amitié, des autocollants solidarité voisinage et des outils de signalement des isolements.

Des dysfonctionnements proceduraux ont ralenti la découverte des corps en 2025. Le frère de Patrick Raynaud a déposé plainte auprès du parquet, reprochant à la police municipale sa passivité et ses recherches superficielles, notamment d’avoir affirmé que son frère était en maison de repos alors qu’il gisait mort depuis des mois. Des procédures doivent impérativement être révisées pour prévenir de tels dysfonctionnements à l’avenir et améliorer les réponses aux signalements.

Interrogé sur les défis futurs, le maire Jean Dionis reconnaît que face à la montée de la solitude, l’apprentissage des solutions sera perpétuel. Malgré les retours en arrière, il affirme sa détermination inébranlable à poursuivre ce combat contre l’isolement des aînés dans sa commune.

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